Cassandre ? Irma ? Montesquieu !

J’ai ouï dire que la seule invention des bombes avait ôté
la liberté à tous les peuples de l’Europe.
Les princes, ne pouvant plus confier la garde des places aux bourgeois,
qui, à la première bombe, se seraient rendus,
ont eu un prétexte pour entretenir de gros corps de troupes réglées,
avec lesquelles ils ont, dans la suite, opprimé leurs sujets.

Tu sais que, depuis l’invention de la poudre,
il n’y a plus de places imprenables ;
c’est-à-dire, Usbek, qu’il n’y a plus d’asile sur la terre
contre l’injustice et la violence.

Je tremble toujours qu’on ne parvienne, à la fin
à découvrir quelque secret
qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes,
détruire les peuples et les nations entières.

Il n’y a pas longtemps que je suis en Europe ;
mais j’ai ouï parler à des gens sensés des ravages de la chimie :
il semble que ce soit un quatrième fléau
qui ruine les hommes et les détruit en détail,
mais continuellement ;
tandis que la guerre, la peste, la famine, les détruisent en gros,
mais par intervalles.

 

Tu crains, dis-tu, que l’on n’invente quelque manière de destruction
plus cruelle que celle qui est en usage.
Non : si une si fatale invention venait à se découvrir,
elle serait bientôt prohibée par le droit des gens ;
et le consentement unanime des nations ensevelirait cette découverte.
Il n’est point de l’intérêt des princes
de faire des conquêtes par de pareilles voies ;
ils doivent chercher des sujets, et non pas des terres.

Tu te plains de l’invention de la poudre et des bombes ;
tu trouves étrange qu’il n’y ait plus de place imprenable,
c’est-à-dire que tu trouves étrange
que les guerres soient aujourd’hui terminées plus tôt
qu’elles ne l’étaient autrefois.

Tu dois avoir remarqué, en lisant les histoires,
que, depuis l’invention de la poudre,
les batailles sont beaucoup moins sanglantes qu’elles ne l’étaient,
parce qu’il n’y a presque plus de mêlée.

 

Il est permis de sourire, si on le peut encore.