Quand on n’a que l’humour… aux derniers jours…

Dans le mouroir de Lucienne, nonagénaire dont le fauteuil à roulettes a été coincé entre le mur du fond de sa chambrée et la petite table ornée de son biberon et des quelques fraises que nous lui avons apportées, le Capital distille sur un petit écran et à grands fracas de décibels sa leçon de victoires : deux sœurs sous le regard tutélaire de leur mère gèrent leur restaurant de main de maîtresses femmes… elles ne ménagent pas leurs efforts et la réussite brille autant que le beau soleil de leur île. À mille kilomètres de là, Lucienne essaie de se souvenir. Des bribes, des lacunes que son goitre ne saurait combler, mais son obstination, et son air de satisfaction quand elle retrouve un nom, une image, nous rassurent. Ses parents semblent bien là aussi : ils ne sont pas morts, non ! Nous nous regardons. Sur l’écran tonitruant, des policiers veillent au grain : la sécurité règne sur l’île, les estivants déchaînés, venus prendre leur coûteuse cuite annuelle après une année de labeur, sont pris et punis. Ordre et justice. Tout baigne chez les grouillants et proliférants hamsters-hommesterres qui tournicotent de plus en plus vite autour de la planète. Le peignoir dans lequel nage Lucienne semble retenu par une immense serviette-bavoir sur lequel tombent quelques gouttes de fraise. Non, le peignoir arrive à tenir sur ses maigres épaules. Lucienne est assise sagement dans son fauteuil. Son bras, sa main, décharnés, portent la fraise vers la bouche. La tête bouge si peu : craindrait-elle qu’elle tombât ? Des mots, des noms, estropiés, mais pas tout à fait oubliés. Encore une vieille connaissance de ce village qu’elle n’a jamais quitté… mais pourquoi lui avoir rappelé que cette dame-là était déjà décédée avant même qu’elle n’entrât dans cet hospice ? Le visage de Lucienne s’éclaire presque, tout à coup. Elle prononce de sa voix monocorde ces mots qui lui font ouvrir tout grands les yeux où s’ébauche un sourire :

Et moi, je suis déjà décédée ?