sceptique ?

L’eusses-tu cru ?

L’auteur de La Guerre du Feu était un homme de Verte Paix !

Il naîtra, dans l’âme de l’élite humaine,
l’horreur qu’éveille, en de rares cervelles exquises,
l’idée « que la chaîne des Êtres soit rompue ».
Une prescience instinctive aujourd’hui, argumentale demain, dira
combien il importe que la symphonie ontologique conserve toutes ses notes,
et le péril où jette une extermination de Genre, d’Espèce, de Race.
La terreur est sans doute prophétique
qui frissonne en des êtres profondément naturalistes
à la pensée d’une animalité réduite à un minimum de types.
C’est l’invasion de la stérilité,
la certitude que
les plus adorables de nos connaissances,
les tâtonnements de l’Éternel Artiste,
le génie de l’infiniment délicat et de l’infiniment compliqué,
le haut poème des strophes animales,
menacent de nous faillir.
Que périssent avant terme le Proboscidien ou la Girafe,
ou le grand Lion arabique ou les Bêtes charmantes
qui paissent le plateau et la forêt, Axis, Bison,
ou la pauvre Oreillarde crépusculaire,
ou les colosses de l’Océan
et telle plantule amoureuse des pénombres,
il convient que ce ne soit pas sans hésitations très longues
et sans tentatives religieuses de préservation.
Aussi, pour les bêtes inutilisées à la nourriture et au service de l’homme,
on bâtira les Édens.
Calculés, à tous les habitants de la Terre,
fournis de jungles ou de savanes,
de taillis ou de hautes futaies,
de marécages, d’étangs,
de rivières et de landes,
la Bête et la Plante poétiques,
conservées pour l’unique but de l’Art et de la Science,
y vivront dans une liberté relative
et nullement dans l’horrible cloître de nos cloaques d’Acclimatation.
Ainsi, en dépit des luttes abominables de l’existence,
la beauté de la création,
le sentiment de la grandeur ontologique
jamais ne se perdra pour l’homme ;
et uniquement créés, dans le principe,
en respect de la Mère vénérable,
peut-être, de siècle en siècle,
les Jardins d’Éden,
les Arches du déluge industriel,
plus tard deviendront sauveurs de cataclysmes,
ou du moins indicatrices si précieuses
sur la progression même de l’Humanité,
que notre désintéressement sera récompensé au centuple.

J.-H. Rosny Aîné, La Légende sceptique (V, 7e des Rêves obscurs), 1889.
In Bibliothèque Marabout, n° 523,
Récits de science-fiction, p. 497 & sq., Verviers (Belgique), 1975.